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La compétitivité se mesure aux usines que l'on bâtit

Mercredi 19 Août 2026

Demandez ce qui rend un pays compétitif et vous serez submergé de réponses. Les cadres d’analyse existants, y compris ceux qu’emploie la Banque mondiale, reposent sur des centaines d’indicateurs. Dans une nouvelle étude, nous proposons une mesure plus simple : l’investissement. Le lieu où les entreprises choisissent de bâtir leur prochaine usine, leur prochain laboratoire, leur prochain centre de recherche ou leur prochaine centrale électrique constitue l’indicateur le plus clair – et le test ultime – de la compétitivité.


Au cœur de notre étude figure une comparaison poste par poste des dossiers d’investissement dans dix secteurs, de la chimie et de la sidérurgie, aux semi-conducteurs de pointe et à la découverte de médicaments. Construire et exploiter une usine ou un centre de recherche-développement en Europe ou aux États-Unis coûte généralement au moins 50 % de plus que dans les grandes destinations d’investissement d’aujourd’hui.

Dans les activités à forte intensité de recherche, l’écart peut approcher 300 %. Développer une nouvelle plateforme de véhicules électriques revient ainsi à quelque 445 dollars par véhicule en Chine, contre environ 1 600 dollars en Allemagne. Faut-il s’étonner que la Chine soit devenue un lieu de prédilection pour la R&D automobile ? Les capitaux vont là où les coûts sont plus bas, en particulier dans les industries nomades et exposées au commerce mondial.

En 1995, l’investissement dans les actifs productifs – usines, machines, plateformes de production – était globalement comparable en Europe, aux États-Unis et en Chine. La Chine a, depuis, pris une avance décisive. Son investissement productif net atteint aujourd’hui environ six fois celui des États-Unis. Chaque année, elle ajoute trois fois plus de capacité productive que l’Europe et les États-Unis réunis. Elle produit désormais 85 % des batteries mondiales, et un nouveau modèle de voiture sur deux lancé dans le monde l’an dernier venait d’un constructeur chinois.

L’Europe a suivi le chemin inverse. Rapporté au PIB, l’investissement productif net y a diminué de moitié depuis le début des années 2000, d’environ 4 % à environ 2 %. En Allemagne, moteur industriel du continent, il ne représentait plus que 0,2 % du PIB en 2024. Le déficit d’investissement annuel de l’UE a été estimé entre 750 et 800 milliards d’euros, soit environ 4,5 % du PIB. Concrètement : moins d’usines, moins de R&D et un recul des capacités manufacturières.

Aux États-Unis, l’investissement s’est déplacé vers les technologies numériques et, plus récemment, vers l’IA. Sept entreprises liées à l’IA ont multiplié par 50 leurs dépenses cumulées d’investissement et de R&D au cours des deux dernières décennies, de 15 milliards de dollars en 2005 à près de 750 milliards en 2025. D’ici la fin de l’année, ce chiffre pourrait approcher 1 000 milliards. L’investissement productif total rapporté au PIB est pourtant resté stable et, malgré les récentes initiatives de politique industrielle, l’investissement manufacturier a reculé au cours de l’année écoulée.

Rien de tout cela ne signifie que la Chine soit imbattable. Le pays tire de chaque unité de capital environ 40 % de valeur en moins que l’Europe et les États-Unis, ce qui a conduit le gouvernement chinois à lancer une campagne contre ce qu’il appelle le neijuan (« involution »). La Chine attire néanmoins plus du quart de l’investissement mondial et absorbe 63 cents de chaque dollar investi dans les machines à l’échelle de la planète.

Comment expliquer le succès de la Chine et celui des autres pôles d’attraction des capitaux ? La réponse tient en partie à des salaires plus bas conjugués à une productivité qui égale ou dépasse celle des économies à hauts salaires – non pas dans l’ensemble de l’économie, mais pour les investissements nouveaux. Au-delà du coût du travail, l’énergie et la construction y sont moins chères, et les projets avancent beaucoup plus vite. Le cœur industriel de l’Europe paie ainsi bien plus de 150 dollars le mégawattheure d’électricité – environ trois fois le coût chinois ou américain.

Vient ensuite la vitesse. Là où une centrale nucléaire se construit en moins de six ans en Chine et en huit environ en Corée du Sud et aux Émirats arabes unis, il peut en falloir vingt en Europe ou aux États-Unis. L’obtention d’une autorisation d’exploitation demande environ 5 jours en Chine, 20 aux États-Unis et 115 en France.

Rééquilibrer l’investissement mondial ne sera pas facile, sans être impossible. Nos travaux indiquent que combler en partie l’écart de coût de construction, recourir à l’automatisation et à l’IA pour gagner environ 30 % de productivité et égaler la vitesse chinoise permettrait de résorber de 50 à 70 % de l’écart de coût entre les États-Unis et les premières destinations mondiales de l’investissement. En Europe, les mêmes mesures réduiraient cet écart d’environ un tiers à trois cinquièmes.

Ces approches ont déjà fait leurs preuves. L’Allemagne a installé des terminaux flottants de gaz naturel liquéfié à peine 200 jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, au moyen de techniques de construction modulaire semblables à celles employées en Chine et ailleurs. Des entreprises commencent aussi à déplacer leurs activités les plus gourmandes en énergie vers les régions d’Europe où l’électricité est moins chère et plus abondante, comme la péninsule ibérique et les pays nordiques.

L’adoption plus rapide de l’IA et de la robotique offre une autre possibilité d’élever la productivité et d’abaisser les coûts. La Chine installe aujourd’hui, chaque année, plus de robots industriels que l’ensemble du monde occidental réuni.

Le coût n’est cependant qu’une dimension de la compétitivité, et celle sur laquelle les économies à hauts salaires ont le plus de mal à l’emporter. Elles peuvent aussi se concentrer sur les domaines où le prix n’est pas déterminant. Les thérapies médicamenteuses complexes jouissent souvent d’une exclusivité commerciale effective de 10 à 14 ans, qui confère à leurs producteurs un plus grand pouvoir de fixation des prix.

Prendre la tête de l’une des 18 arènes concurrentielles émergentes d’aujourd’hui, de l’informatique quantique à la bio-ingénierie, est un autre moyen de bâtir des avantages compétitifs qui compensent des coûts plus élevés. Les entreprises américaines mènent déjà dans 14 d’entre elles.

Les entreprises ne peuvent toutefois pas rétablir seules la compétitivité d’un pays. Les politiques publiques dessinent le terrain de jeu au moyen d’un large éventail d’outils industriels : subventions directes et indirectes, incitations fiscales, commande publique, soutien des prix, réglementations et restrictions commerciales favorables aux producteurs nationaux. La Chine, pour sa part, cède aux entreprises terrains et biens immobiliers à des tarifs fortement réduits, l’équivalent d’environ 0,5 % du PIB de subventions supplémentaires.

Les semi-conducteurs en fournissent l’illustration. Le soutien public à la fabrication de puces a augmenté dans toutes les grandes économies, mais les travaux   de l’OCDE établissent que la Chine accorde les subventions les plus généreuses – environ 10 % du chiffre d’affaires en moyenne –, en dépit d’une structure de coûts déjà plus compétitive. En Amérique du Nord et en Europe, ce soutien ne dépasse pas 2 à 3 % du chiffre d’affaires en moyenne.

La leçon d’ensemble est claire : les pays qui attirent aujourd’hui l’investissement le font par construction, non par accident. Ils ont abaissé le coût de construction et d’exploitation des installations nouvelles, accéléré la livraison des projets et adopté les technologies qui élèvent la productivité. Tout pays disposé à en faire autant peut se battre pour les capitaux qui façonneront les industries de demain.
Jan Mischke est associé au McKinsey Global Institute, à Zurich. Anna Kortis est associée au McKinsey Global Institute, à Vienne. Chris Bradley est directeur du McKinsey Global Institute, à Sydney.


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