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Cesser la guerre contre l’éducation

Jeudi 19 Avril 2018

Ma nièce de trois ans croit au pouvoir des « bons ». Chaque fois que je vais la voir, elle m’emmène vers les étagères de sa chambre pour me montrer ses livres qu’elle sort un à un, et la conclusion est toujours la même : dans les batailles, grandes ou petites, les bons gagnent toujours.


Je n’ai pas le cœur de lui dire que, dans le monde réel, les combats loyaux et les dénouements heureux sont l’exception. Les guerres modernes ne connaissent pas de règles, et les fidélités ne sont jamais définitives. Rien n’illustre cette réalité plus terriblement pour moi que le regain de violence dirigé contre les écoles et les enseignants dans les zones de conflit.
Au mois de mai cette année, la Global Coalition to Protect Education from Attack publiera son rapport  sur « Les Attaques contre l’éducation », qui confirme que l’éducation est plus durement touchée qu’elle ne le fut jamais dans l’histoire récente par les guerres et les affrontements armés. Les chiffres sont véritablement choquants. La violence empêche quelque 80 millions d’enfants dans le monde d’aller en classe. Au cours de la première moitié de l’année 2017, on a dénombré plus de 500 attaques contre des écoles dans 20 pays, une augmentation significative  par rapport aux années précédentes. Selon les Nations unies, les troupes gouvernementales ou rebelles se sont emparés de ces écoles dans 15 de ces pays pour un usage militaire.
Pour des raisons évidentes, les gouvernements qui tolèrent que des écoles et des enseignants soient pris pour cible doivent rendre des comptes. Les enfants souffrent déjà d’être contraints de vivre dans des zones de conflit ; lorsque la violence les empêche d’apprendre, ils souffrent une double tragédie.
Rendons-nous compte à quel point l’éducation des enfants est perturbée par la guerre. Ainsi, avant le conflit actuel en Syrie, le taux d’inscription à l’école primaire était-il supérieur à 90 %. Aujourd’hui, dans les zones les plus touchées par les combats, il est tombé au-dessous de 30 %. Au Yémen, avec la guerre qui fait rage et la famine, plus de deux millions d’enfants âgés de six à neuf ans ne vont pas à l’école. Et presque la moitié des 700 écoles administrées par l’ONU en Syrie, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Jordanie ont été attaquées ou fermées  au moins une fois au cours de ces dernières années.
Les crises humanitaires se traduisent souvent par un élan de volonté politique. La souffrance inutile d’autrui, et notamment des enfants, pousse la communauté internationale à consacrer de l’argent et de l’énergie pour améliorer le sort de ceux qui souffrent. Malheureusement, cette générosité s’étend rarement jusqu’à soutenir l’éducation dans les zones déchirées par la guerre. Parmi les millions d’enfants qui, dans le monde, ne vont pas à l’école, un sur quatre vit dans un pays en situation de crise. Mais l’éducation ne reçoit que 2 % du total de l’aide humanitaire, et les demandes d’aide d’urgence pour l’éducation ne sont satisfaites qu’à 38 %.
En avril 2000, lorsque fut adopté le Cadre d’action de Dakar, les signataires ont reconnu que les conflits constituent un « obstacle majeur » à l’« accès de tous à une éducation de éducation de qualité  », l’un des objectifs de développement durable de l’ONU. Le rapport affirme aussi le besoin de « renforcer la capacité des gouvernements et de la société civile [à] reconstruire les systèmes éducatifs détruits ou endommagés ». Pourquoi donc, presque vingt ans après la signature du Cadre d’action, cette promesse de reconstruction est-elle couramment ignorée ?
L’éducation est la clé du redressement pour des ménages et des pays frappés par les conflits. Chaque année d’études supplémentaire accroît les rémunérations futures d’un élève  de 10 % en moyenne, améliorant sa stabilité financière à longue échéance, et contribuant à réduire les risques d’une nouvelle flambée de violence. En d’autres termes, attaquer l’éducation, c’est littéralement attaquer notre avenir collectif.
Les filles ont deux fois et demie plus de chances  que les garçons d’être exclues de l’école dans des zones touchées par les conflits. Mais les investissements qui se portent sur les filles apportent plus tard des bénéfices qui peuvent transformer les collectivités et éliminer la pauvreté. Il est moins probable que des filles éduquées se marient très jeunes et plus probable qu’elles aient moins d’enfants et que ceux-ci soient en meilleure santé. En outre, les femmes qui travaillent réinvestissent 90 % de leurs revenus  dans leur collectivité.
Les pays qui souffrent de la violence ou qui en sortent n’ont pas nécessairement les capacités financières de rebâtir leurs écoles alors qu’ils doivent déjà réunir les fonds nécessaire à leur relèvement. C’est la raison pour laquelle le soutien international est tellement important. La collectivité mondiale doit trouver les 2 300 milliards de dollars nécessaires pour améliorer l’accès à l’éducation dans les zones de conflit. Parallèlement, les donateurs doivent financer des institutions qui aideront les enfants traumatisés par le stress psychologique de la guerre. Un soutien psychosocial et émotionnel est aussi important, pour beaucoup d’enfants des zones de conflit, que la possibilité d’intégrer ou de réintégrer le système éducatif.
Le monde des livres d’images de ma nièce – où tous les combats se résument en vingt pages et se terminent par « tout est bien qui finit bien » – ne sera jamais celui de la réalité. Mais faute de grands-mères fées et de sorcières protectrices, le monde a besoin de solutions réalistes qui peuvent véritablement aider les « bons » (et les femmes notamment) à triompher. En assurant l’éducation de chaque enfant, même de ceux qui sont en danger, nous pourrions parvenir à rendre le monde un peu moins méchant.
Traduction François Boisivon
Alaa Murabit est médecin ; elle est l’un des défenseurs des 17 Objectifs de développement durable pour transformer notre monde nommés par le secrétaire général de l’ONU, commissaire de haut niveau de l’ONU sur l’Emploi en Santé et la Croissance économique, director’s fellow au Media Lab du MIT et cofondatrice d’Omnis Institute.
© Project Syndicate 1995–2018
 


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