Capitaliser sur le potentiel de la jeunesse africaine

Vendredi 21 Juillet 2017

Lorsque les étudiants sud-africains sont descendus dans la rue, en 2016, avec le slogan « Fees must fall ! », (« Baisse des frais d’inscription ! »), la « décolonisation des cursus » figurait parmi les principales préoccupations des dirigeants du mouvement. Cette mobilisation de la jeunesse pour un enseignement supérieur accessible et de bonne qualité a marqué un tournant dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Le débat qui s’en est suivi sur le prix des études et la pertinence des enseignements a pourtant oublié une question cruciale : comment faire pour que la rénovation des études permette à la jeunesse africaine de prendre en main la transformation économique du continent ?


En Afrique, la question n’est plus de savoir si élèves et étudiants ont accès à l’enseignement, mais bien quel est le contenu de cet enseignement. Ces dernières décennies, l’université s’est sensiblement démocratisée . Malheureusement, les cursus ont peu changé depuis la période coloniale, quand l’enseignement secondaire et supérieur était le privilège d’une élite et servait essentiellement à promouvoir les carrières d’un petit nombre de privilégiés. Les programmes d’enseignement technique et de formation professionnelle (ETFP) souffrent également d’avoir été délaissés. Cela se traduit aujourd’hui par des cours dépassés et des méthodes d’apprentissage désuètes, qui ne permettent pas de préparer la jeunesse aux demandes qui sont et seront celles du marché du travail au XXIe siècle. 
Cette inadéquation va au-delà des contenus traditionnels des enseignements comme les mathématiques, les sciences et les langues. Elle touche aussi les compétences non techniques – les soft skills –, dans des domaines comme la communication, le travail en équipe, la capacité à résoudre des problèmes concrets. Bien qu’elles soient négligées, ce sont ces compétences qui permettent aux jeunes de s’adapter et d’apprendre tout au long de leur vie. Leur maîtrise est corrélée avec l’amélioration des résultats, à l’école, au travail et dans la vie. Jusqu’à une date récente, pourtant, l’apprentissage de ces compétences n’était pas intégré aux systèmes éducatifs officiels du continent. 
Heureusement, les choses sont en train de changer. Sur tout le continent, l’enseignement secondaire et l’ETFP sont en pleine transformation, afin de doter les jeunes esprits africains des compétences dont ils auront besoin pour réussir le passage de l’école à l’emploi, et pour devenir des citoyens plus engagés. 
Ces ajustements surviennent à un moment critique pour l’Afrique, alors que de nombreux pays commencent à toucher les dividendes démographiques de la baisse de la natalité et de la hausse de la productivité. Ces évolutions signifient notamment pour les jeunes qui se préparent à entrer sur le marché du travail un renouvellement des opportunités. Mais pour réussir dans leur emploi, ces jeunes doivent avoir les compétences et les connaissances qui répondent aux besoins d’une économie moderne. 
À la fondation MasterCard, où je m’occupe des programmes d’enseignement et d’apprentissage, nous avons mis en place un projet d’orientation – qui a reçu le nom de Skills at Scale   –, afin d’aider les éducateurs africains à revitaliser leurs cursus pour capitaliser plus efficacement sur le potentiel économique de la jeunesse. 
Le projet Akazi Kanoze Youth Livelihoods , financé par l’Agence américaine pour le développement international (USAID), conçu par l’Education Development Center (EDC)   à Boston, est l’une des initiatives qui connaissent actuellement le plus grand succès. Elle résume à elle seule comment un modeste programme est capable de porter une réforme beaucoup plus ambitieuse du secteur éducatif, en mettent l’accent sur les relations avec les employeurs locaux, qui offrent un accès à des emplois de débutants, à des stages ou à des placements en apprentissage. L’importance donnée à l’épanouissement personnel, à la communication interpersonnelle et à la prise de responsabilités garantit aux étudiants d’être bien équipés pour entrer, après leur diplôme, sur le marché du travail. 
Le ministère de l’Éducation rwandais a déjà décidé d’appliquer certains éléments du projet à l’ETFP au niveau national. Et l’approche d’Akazi Kanoze est désormais intégrée à ses programmes, afin de munir les élèves du secondaire et de l’ETFP des compétences non techniques dont ils sont besoin pour réussir. Les examens de l’année scolaire 2018-2019 prendront en compte les nouveaux cursus fondés sur les compétences. 
Depuis 2009, les formations Akazi Kanoze ont préparé 37 000 jeunes à un travail, et plus de 65% des participants au cycle initial de formation ont trouvé un emploi dans les six mois qui ont suivi leur diplôme. Forts des succès rencontrés par l’intégration des compétences non techniques dans les programmes éducatifs rwandais, la Fondation MasterCard et l’EDC lanceront, d’ici à la fin de l’année une initiative similaire au Sénégal
Les études de cas menées dans le cadre de Skills at Scale identifient six éléments qui contribuent au succès des programmes de formation professionnelle : un environnement politique favorable, avec un gouvernement solidaire poursuivant des objectifs clairement définis dans la réforme du système éducatif ; le soutien visible de figure politiques locales ; un engagement général des parties prenantes, notamment dans la phase de conception et de mise en œuvre de la réforme ;  la décentralisation de l’autorité en matière d’enseignement ; la flexibilité des donateurs et la capacité à mesurer les résultats des changements sur l’emploi des jeunes et sur l’entreprenariat. 
Aucun changement ne va de soi. Il faudra du temps pour adapter les modèles de formation professionnelle aux systèmes éducatifs très différents qui ont cours en Afrique. Il ne sera pas non plus facile de s’assurer que les modèles de formation intensive puissent toucher tous les jeunes, y compris ceux qui ne fréquentent plus l’école. L’expérience rwandaise montre que la reconfiguration des cursus requiert une étroite coopération entre les administrations concernées (l’enseignement et le travail), mais aussi entre fonctionnaires centraux, enseignants et responsables d’établissement. Il faudra aussi, pour intégrer aux cursus de nouveaux contenus, mettre en place de nouveaux matériels éducatifs.  
La généralisation nécessite en outre des méthodes de formation des enseignants sensiblement différentes de celles qui ont cours dans la plupart des système éducatifs africains. Les formations doivent dépasser la conception traditionnelle d’un cycle unique, pour se prolonger tout au long des carrières. Le vieux modèle « en cascade » de la formation des enseignants ne fonctionnera tout simplement pas. 
Les gouvernements africains, avec le soutien de la communauté internationale, peuvent aider les élèves et les étudiants à passer de l’école au monde du travail en disposant de toutes les ressources d’un cursus qui valorise l’importance des compétences non techniques. S’ils sont correctement conduits, ces changements peuvent permettre à la jeunesse de prendre en mains l’avenir de l’Afrique et sa prospérité. Les Africains méritent des systèmes éducatifs tournés vers l’avenir, et non enlisés dans le passé. Comme l’ont montré l’an dernier les étudiants sud-africains, la jeunesse du continent n’est pas prête à se satisfaire d’un pis-aller. 
Traduction François Boisivon 
Kim Kerr est directrice adjointe des programmes d’éducation et de formation à la Fondation MasterCard.


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